Le Taulier
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Au réveil...

Le Christ Gisant de Jean Del Cour (1696)
(Cathédrale Saint-Paul - Liège, Belgique)
" Pourquoi dormez-vous ? "Jésus in Evangile de Luc (chapitre 22, verset 46) Pour commencer, abreuvons-nous du p'tit lait de Pierre Guyotat :
" Assise sur un tronc couché, notre mère lit Le Lys dans la vallée ; au son des pages tournées s'ajoutent les grincements et les vols des insectes, les jappements des chiens dans la paille, la rumination des vaches et les coups de queue sur leurs croupes.
Un chien, plus âgé, sort de dessous la clé : les autres ont extrait de la couche de paille un os sec strié de rouge et se le disputent : lâchant l'os, ils courent vers le chien, l'encerclent et le poussent vers la paille, le renversant sur le dos sur l'os : le chien, retourné, pattes en l'air, porte des mamelles comme les vaches ; notre mère ferme le livre et me sourit et rêve.
Un mugissement du taureau les fait détaler tous ; puis voilà les jeunes chiens revenus, un par un, à la paille dont je me suis rapproché : les chiens, soudain, m'encerclent, me lèchent et me font tomber, s'appesantissent sur moi, mais leur bonne mine, la fraîcheur soyeuse de leur corps qui me fait frissonner, leurs lècheries dans mes plis, sur les attaches de mon corps... un oeil se ferme sur le mien dont la vision se rétrécit, bordée de noir cependant que mon coeur...
Au réveil, en voici un s'arc-boute sur mes reins que j'abaisse pour sortir du groupe : le taureau remugit, les chiens redétalent. "
Toutefois, ne pas ignorer l'entomologiste Henri Michaux :
" Tristesse du réveil. Il suffit de redescendre, de s'humilier. L'homme retrouve sa défaite : le quotidien. "
Heureusement, débarque le sautériologique (et insubmersible) Rimbaud Warrior :
" Au réveil il était midi. "
C'est dire si l'on n'est pas couché lorsqu'il s'agit de se coltiner, à chaud ou à froid, l'ancestrale et/ou sépulcrale affaire du réveil...
Justement, couchons tant que nous voulons (et tant que nous pouvons) mais, de grâce, ne nous couchons pas !
Oui, sortons victorieux après avoir ferraillé toute la nuit contre la Nuit, et soyons heureux de l'avoir terrassée, cette Nuit englobante et totalitaire, quand bien même elle n'aura eu de cesse de s'épaissir ou de faire semblant de s'épaissir... !
Et réveillons-nous !
Et levons-nous !
Alors nous nous réveillons, et alors nous nous (é)levons, et la sempiternelle question est de savoir si cette remontée des enfers, si cette sortie des limbes s'apparente à une Réanimation, à une Régénération, à une Réincarnation, à une Résurrection, ou bien à Rien - de l'R de l'R !
Pour le Taulier, son choix est fait, irréductible, irréfragable, et son choix, comme le vôtre du reste, n'a définitivement rien à voir avec le laboratoire de la Raison, seulement avec la raison de l'oratoire...
En effet, il n'est qu'option levée sur le Destin, la Fatalité, le Hasard ou la Providence, et une option avec bonus et malus au gré des courants porteurs et des vents contraires - de là, bien sûr, l'appel de la raison pour la compréhension, la compassion, le compromis s'il le faut, mais jamais, ô grand jamais, pour la compromission... CQFD.
Mais le problème, avec le réveil - car problème il y a - c'est qu'il succède, normalement, d'aucuns eussent dit normativement, à la veille qui, elle-même, succède au sommeil.
Or, de quoi sont fabriquées nos veilles ?
Sont-elles raisonnables, déréglées, raisonnablement déréglées ?
Et le phare qui veille - c'est-à-dire, dans le meilleur des cas, nous-même - veille-t-il pleinement réveillé, ou bien sous hypnose, ou bien sous surdose, ou bien sous terre, ou bien sous verre, ou bien nu comme un ver, ou bien sous voile, ou bien sous cape, ou bien à l'air libre, ou bien enfermé, étouffé, évacué, ou bien, comme souvent, en salle de réveil ?
Et veille-t-il assis, ou bien debout, ou bien couché ?
Et pourquoi veille-t-il d'abord ?
Et pour quoi ?
Et pour qui ?
Le mode veille serait-il seulement la tentacule du mode pause ?
Mais ne dit-on pas, aussi, que le mode veille s'avère techniquement nécessaire pour ne point (s')éteindre ?
Or, de quoi sont fabriqués nos sommeils ?
Et que faire de nos rêves éveillés dans les creux et sur les crêtes des nuits claires et lunaires ?
Et que faire de nos carnavals assommés, de nos cauchemars obligés, de nos idées noires, de nos notes bleues, de nos noces blanches, de nos funambulesques marches forcées sur le fil (du rasoir), de nos somnambulismes électriques ?
Et que faire de nos sexes dressés, gonflés, mouillés, à l'abordage, et de nos sexes éreintés, finis, mourants, sabordés ?
Et que faire de nos combines hystériques, de nos combinaisons narcotiques, de nos commisérations hygiéniques ?
Et que faire de nos insomnies de façade, de nos idées en pommade, de nos phantasmes de malade, et de nos sommiers éreintés, de nos matelas troués ?
Et que faire de nos cinémas pesants, de nos cascades improbables, de nos bobines pathétiques, de nos rediffusions pitoyables ?
Et que faire de nos fantômes oubliés qui reviennent à la charge et de nos vivants encombrés qu'on envoie à la décharge ?
Et que faire de nos menottes, de nos potences, de nos wagons plombés, de nos tas de cendre ?
Et que faire de nos mémoires qui flanchent, de nos histoires qui flashent, de nos trajectoires qui flèchent, et de nos foutoirs qui suintent et de nos mouroirs qui schlinguent ?
Et que faire de nos nuits magnétiques et magnifiques, et de nos nuits d'asile, de caserne, d'hôpital, de prison ?
Et que faire de tous nos trucs à dormir debout, hagards, hallucinés, habités par notre propre squelette drapé de chair brûlante dans une âme puante de certitudes et d'habitudes ?
Odieux sommeils de plomb !
Au diable nos sommeils de plomb !
Le sommeil de fond, et c'est TOUT... !
Réveillons-nous, bon sang ! sinon comment désirer qu'en nos décubitus bétonnés, boutonnés, congestionnés, au p'tit matin, l'odeur de l'humus nous prémunisse contre les miracles monstrueux et les mélopées misérabilistes ?
Oui, devenons des disciples de l'humus !
Oui, décrochons le réveil de la veille et du sommeil !
Et marchons !
Et progressons !
Et n'oublions pas que progressons est (aussi) synonyme de marchons !
Au réveil ?
Eh bien, au réveil, il doit être absolument midi,
avec nos légendes en leur acmée,
et la nature en son apogée,
et la forêt en sa canopée,
et le soleil en trophée.
Puisse cette salope de Pieuvre intraveineuse ne jamais oublier ceci :
nous ne sommes pas de la race des couchés, tout juste de celle des mauvais coucheurs, et encore...
Nous sommes du clan des debouts, et des debouts qui joignent les (autres) debouts !
Et nous faisons un sort à la Pieuvre, à ses allongés et à ses assis, à ses despotes et à ses dévots !
Et nous envoyons à la géhenne ses oriflammes et ses somnifères, ses épées et ses tranquillisants !
Et nous lui disons, à la Pieuvre, que, sans relâche, dans nos laboratoires fatigués mais encore allumés, à l'athanor de nos existences en feu, nous métamorphosons ses barbituriques en suppositoires pour, ensuite, les lui foutre dans le fion... !
Nous sommes hantés par la vie.
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